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THE SHOES : JAMAIS LACETS
8 avril, 2012, 12:11
Classé dans : CULTURE

Hoxton Square, Londres. Dans ce quartier, les Shoes ont enregistré Crack My Bones, leur premier album. Là s’entassent les restaurants coolos, les galeries et les boutiques de jeunes créateurs. Guillaume Brière, premier Shoes de la paire, déboule bonnet sur la tête et propose d’aller dans son lieu favori, un diner à l’américaine. “C’était notre cantine tout au long de l’enregistrement”, explique-t-il. On passe devant le studio où le disque a été mis au point. “On est restés enfermés là-dedans des jours et des nuits.” Le diner est blindé, alors on se replie sur un bar aux larges canapés. Guillaume Brière s’affale : “On va attendre Benjamin ici, il ne devrait pas tarder.”

Benjamin Lebeau, second Shoes de la paire, arrive quelques minutes plus tard. En Angleterre, le buzz autour des Shoes, qui grandit depuis deux ans, est à son point culminant. Mike Skinner, le taulier de The Streets, vient de confier au prestigieux Guardian tout le bien qu’il pensait du duo. La veille, les magasins Rough Trade ont commandé aux Shoes une compilation : “J’ai envie de mettre que des trucs en français, lance Guillaume. Tiens, je vais leur mettre du rap français, du Booba.” Dans l’aprèsmidi, le groupe donnera une interview au magazine i-D, véritable bible de la hype britonne. Et, ce soir à Koko, l’une des plus chouettes salles de la ville, plantée au coeur de Camden, les Shoes joueront en tête d’affiche de l’incontournable NME Club – on a connu pire départ en Angleterre.

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Les deux trentenaires ne s’enflamment pourtant pas : une enfance dans l’Est, ça vous garde la tête froide. “On s’est rencontrés en sixième à Reims, à la cantine. Après on s’est assis l’un à côté de l’autre en cours. On faisait tellement de conneries qu’on a dû nous séparer, un à chaque bout de la classe. Sinon c’était ingérable.” Benjamin reprend : “Je me souviens bien de la première fois que je l’ai vu : il a passé une heure à m’expliquer que je tenais mal ma fourchette. Il devait se prendre pour Nadine de Rothschild à l’époque.” Ils continuent à dérouler leur histoire. Guillaume : “On était des babanes (mot de patois rémois qui désigne des types issus des classes populaires ou moyennes – ndlr) en jogging, on faisait des conneries de jeunes, on ne parlait pas forcément musique. J’avais un groupe managé par mon père où je chantais et jouais de la guitare. Mon frère était à la batterie. Il avait 12 ans et moi 14. On reprenait du Deep Purple mais ce n’était pas ce qu’on aimait vraiment. La musique, je m’en foutais, je voulais être footballeur.”

Benjamin Lebeau passe le voir un jour de répétition. “On lui a mis une basse entre les mains et comme par miracle il s’est mis à en jouer, c’était dingue”, raconte Guillaume. Malgré des univers musicaux pas forcément raccord (Benjamin est fan de funk seventies, Guillaume adore le rap français), ils ont tout de même en commun Pixies, Cure, les Sex Pistols ou Sonic Youth. “La noise, le punk, on adorait. On faisait des tonnes de reprises, même des trucs super alternatifs. On a même joué des morceaux de La Souris Déglinguée”, se souvient Guillaume.

Benjamin, qui s’ennuie un peu avec sa basse, commence à tripoter des samplers. Guillaume, toujours fasciné par le hip-hop, s’achète une console MPC : leurs horizons musicaux s’élargissent. Tout a failli s’arrêter lorsque Benjamin décide de s’installer à Bordeaux. “Il est parti à un moment où ça n’était pas la grande forme pour moi. A Reims, je m’emmerdais, je tournais en rond. J’ai décidé de le rejoindre sur un coup de tête », lance Guillaume. Ils reprennent la musique et croisent la scène locale : Adam Kesher, Tender Forever, Kim. “On a joué avec tout le monde. On passait du rock à la house-music, de la drum’n’bass au punk. On était les petits génies de la scène locale. On montait un nouveau projet par jour. Dès qu’un nouveau style apparaissait, on voulait en comprendre les mécanismes et on s’y mettait. Du coup, on avait du mal à obtenir quelque chose de vraiment cohérent.”

Après sept années passées à Bordeaux et un groupe sans véritable avenir, The Film, Benjamin et Guillaume retournent à Reims où les choses ont pas mal évolué autour de la Cartonnerie, la salle phare de la ville. “On est rentrés pile quand ça bougeait. On a apporté une sorte de bonne humeur qu’on avait connue à Bordeaux où tout le monde répétait avec tout le monde. Benjamin et moi on est hyper sociables alors qu’il y a beaucoup de gens dans la musique qui font la gueule”, explique Guillaume. Ils jouent du folk avec ceux qui deviendront plus tard The Bewitched Hands, tripotent des platines et des samplers avec Yuksek et Brodinski.

En 2008, Guillaume et Benjamin balancent quelques morceaux sur le net. Un jeune type de Londres, qui se fait appeler Dennis Bones et édite des 45t vinyles sur son microlabel 50 Bones, propose de sortir deux de leurs titres, Knock Out et Red Light. A l’époque, ils n’ont pas encore de nom, prennent une photo de leurs pompes et décident de s’appeler The Shoes. Ils enchaînent avec deux autres morceaux sur le même label (People Movin’ et Ho Lord), partagés cette fois avec Primary 1, la coqueluche anglaise du moment enrôlée par le DJ et producteur Erol Alkan.

L’histoire The Shoes semble lancée. Le clou s’enfonce définitivement au début de l’année 2009 avec Stade de Reims 1978, premier single publié chez Green United Music, sur lequel on retrouve le tubesque America et des contributions de Yuksek et Brodinski. La réputation des Shoes dépasse rapidement la Champagne et l’industrie du disque s’intéresse à la fraîcheur de ce duo qui fait des bulles jusqu’en Angleterre. Gaëtan Roussel, qui travaille sur son premier album, Ginger, propose au duo de travailler à la production de ses nouveaux morceaux. Ginger cartonne – il vient d’être sacré album rock aux Victoires de la musique – et place définitivement les Shoes dans la vitrine.

Passent ensuite entre leurs mains des titres de Raphael, Julien Doré ou de la bomba latina Shakira qui a craqué sur la Shoes touch et les a invités – avec le renfort de Brodinski et sous le nom de Gucci Vump – à venir donner un coup de pied aux fesses à son dernier album. On doit aux Rémois le tube Loca et son featuring de Dizzee Rascal. “On s’inscrit clairement dans une logique de producteurs, on comprend beaucoup de choses grâce à cette expérience, on apprend à maîtriser tous les genres, c’est assez passionnant. Plus les gens avec qui nous travaillons sont éloignés de notre univers, plus nous sommes intéressés”, explique Guillaume.

Bien sûr, lorsqu’on évoque les Neptunes, les lacets des Shoes ne font qu’un tour : “On est fans !” Ils adorent produire pour les autres mais leur premier album est un grand projet. Ils ont travaillé avec Lexxx, l’un des jeunes producteurs anglais les plus en vue. “Il nous a donné le son qu’on cherchait. Au moment où l’on est devenus producteurs, on a donné notre bébé à un autre. Et on a compris ce que ça pouvait apporter”, explique Benjamin. Leur disque pourrait être le vrai bon deuxième Klaxons, une version moderne du Screamadelica de Primal Scream, et chasse la tête haute sur les traces de Hot Chip ou Metronomy.

On y entend les voix de Primary 1, Esser, Cocknbullkid, Timothy Bruzon (chanteur de Wave Machine) ou celle d’Anthonin Ternant des Bewitched Hands, venu en voisin. Là où certains craignaient un résultat décousu et sans âme à la UNKLE, les Shoes déboulent avec un vrai kick tendu et générationnel. Têtu, généreux et authentique (voir la pochette signée Gavin Watons), refusant de choisir entre la pop et l’electro, Crack My Bones s’écoute un pied sur la piste de danse et l’autre en dehors, avec la certitude de rencontrer un groupe qui comptera dans les années à venir. Au Koko de Camden, où on abandonne le duo après un concert devant de jeunes Anglais conquis et qui chantent déjà par coeur certains titres à peine disponibles sur le net, les Rémois ont fait une véritable démonstration. Ces Shoes-là sont faits pour marcher.

Par Pierre Siankowski


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